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En fugue: Traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon

3.1

(7)

Audience : Adulte - Grand Public
Le Pitch
« Fuir, dans le sens de prendre un radeau de fortune etse tirer parce que de toute façon, ici, nous passions notretemps à tout fuir. » Un mari, un père, un pays.Une mère et son fils quittent leur province natale,Holguín – berceau ironique des derniers dictateurs,Fulgencio Batista et Fidel Castro –, pour La Havane.Première fugue avant le grand exil.À distance, le narrateur replonge dans l’histoire décousuede sa famille, de son île corrompue et irrationnelle. Sansnostalgie, il en restitue toutes les saveurs et les contrastesau rythme endiablé de la musique populaire cubaine.ExtraitLa trompette chinoise allait en tête, couvrant les autres instruments. Un Noir aux bras musclés dont les joues gonflées semblaient au bord de l'explosion en jouait sans répit. Entièrement vêtu de rouge, il portait un pantalon corsaire pourvu de franges qui lui arrivaient à mi-mollets et se balançaient au rythme de la musique comme si elles avaient voulu révéler une force secrète ou l'instinct ancestral qui justifiait ce débordement. On aurait dit une statue d'ébène, suivie des coryphées. C'était le roi de la conga. Je n'avais d'yeux que pour l'objet brillant qu'il brandissait d'un air arrogant. Je me tenais généralement sur le muret du porche, accroché à l'une des colonnes de bois qui étayaient le plafond. Je m'efforçais de ne pas glisser en maintenant mon équilibre précaire. Je pouvais rester des heures, émerveillé, à observer le spectacle de la rue, scrutant les visages de ceux qui rejoignaient le mouvement de la conga sur toute la surface de l'avenue principale. Comme un bateau échoué depuis des temps immémoriaux, au centre du village et sur cette même avenue, se dressait la demeure vétusté de mes grands-parents. Personne n'en connaissait précisément la date de construction, tout au plus pouvait-on assurer que la vieille carapace de bois aux parfums évaporés avait survécu à plusieurs crises et à un certain nombre de révolutions. Jo avait surmonté le muret d'une longue baguette à facettes. Grâce à leur bord tranchant, trois arêtes repoussaient tous ceux qui auraient manifesté des velléités de s'asseoir sur cette frontière entre notre porche et le trottoir. Grand-père refusait de manière obsessionnelle de laisser quiconque s'installer sur ce qui représentait pour lui la dernière preuve qu'il eût existé un jour une chose appelée propriété privée. Une chose tangible qui nous appartenait et que nous ne devions partager avec personne sans l'avoir décidé. Une chose qu'on ne pouvait plus nous enlever. L'agitation montait, je tâtais du pied droit le fil de la baguette. J'appuyais sur la partie pointue de la voûte plantaire qui aurait dû être creuse, comme chez tout le monde. Affligé de pieds plats, je croyais corriger ainsi mon défaut congénital, effort puéril dans lequel je plaçais mes espoirs de ne plus jamais devoir porter les bottés orthopédiques laides et grossières que les gens appelaient, par raillerie et ajuste titre, «porte-nous-et-tu-tombes». Les malheureux affublés de ces godillots avançaient comme des animaux blessés prédestinés à ne rien devoir attendre de bon de la vie. Impossible de marcher avec un tant soit peu d'élégance chaussé de telles horreurs. Je priais alors saint Servant, qui, d'après mon arrière-grand-mère, faisait des miracles en matière de jambes. Si le saint intercédait pour les autres, pourquoi ne l'aurait-il pas fait pour moi aussi ? Afficher moinsAfficher plus

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« Fuir, dans le sens de prendre un radeau de fortune etse tirer parce que de toute façon, ici, nous passions notretemps à tout fuir. » Un mari, un père, un pays.Une mère et son fils quittent leur province natale,Holguín – berceau ironique des derniers dictateurs,Fulgencio Batista et Fidel Castro –, pour La Havane.Première fugue avant le grand exil.À distance, le narrateur replonge dans l’histoire décousuede sa famille, de son île corrompue et irrationnelle. Sansnostalgie, il en restitue toutes les saveurs et les contrastesau rythme endiablé de la musique populaire cubaine.ExtraitLa trompette chinoise allait en tête, couvrant les autres instruments. Un Noir aux bras musclés dont les joues gonflées semblaient au bord de l'explosion en jouait sans répit. Entièrement vêtu de rouge, il portait un pantalon corsaire pourvu de franges qui lui arrivaient à mi-mollets et se balançaient au rythme de la musique comme si elles avaient voulu révéler une force secrète ou l'instinct ancestral qui justifiait ce débordement. On aurait dit une statue d'ébène, suivie des coryphées. C'était le roi de la conga. Je n'avais d'yeux que pour l'objet brillant qu'il brandissait d'un air arrogant. Je me tenais généralement sur le muret du porche, accroché à l'une des colonnes de bois qui étayaient le plafond. Je m'efforçais de ne pas glisser en maintenant mon équilibre précaire. Je pouvais rester des heures, émerveillé, à observer le spectacle de la rue, scrutant les visages de ceux qui rejoignaient le mouvement de la conga sur toute la surface de l'avenue principale. Comme un bateau échoué depuis des temps immémoriaux, au centre du village et sur cette même avenue, se dressait la demeure vétusté de mes grands-parents. Personne n'en connaissait précisément la date de construction, tout au plus pouvait-on assurer que la vieille carapace de bois aux parfums évaporés avait survécu à plusieurs crises et à un certain nombre de révolutions. Jo avait surmonté le muret d'une longue baguette à facettes. Grâce à leur bord tranchant, trois arêtes repoussaient tous ceux qui auraient manifesté des velléités de s'asseoir sur cette frontière entre notre porche et le trottoir. Grand-père refusait de manière obsessionnelle de laisser quiconque s'installer sur ce qui représentait pour lui la dernière preuve qu'il eût existé un jour une chose appelée propriété privée. Une chose tangible qui nous appartenait et que nous ne devions partager avec personne sans l'avoir décidé. Une chose qu'on ne pouvait plus nous enlever. L'agitation montait, je tâtais du pied droit le fil de la baguette. J'appuyais sur la partie pointue de la voûte plantaire qui aurait dû être creuse, comme chez tout le monde. Affligé de pieds plats, je croyais corriger ainsi mon défaut congénital, effort puéril dans lequel je plaçais mes espoirs de ne plus jamais devoir porter les bottés orthopédiques laides et grossières que les gens appelaient, par raillerie et ajuste titre, «porte-nous-et-tu-tombes». Les malheureux affublés de ces godillots avançaient comme des animaux blessés prédestinés à ne rien devoir attendre de bon de la vie. Impossible de marcher avec un tant soit peu d'élégance chaussé de telles horreurs. Je priais alors saint Servant, qui, d'après mon arrière-grand-mère, faisait des miracles en matière de jambes. Si le saint intercédait pour les autres, pourquoi ne l'aurait-il pas fait pour moi aussi ? Afficher moinsAfficher plus

Détails du livre

Titre complet
En fugue: Traduit de l'espagnol (Cuba) par Marianne Millon
Editeur
Format
Grand Format
Publication
06 mai 2015
Audience
Adulte - Grand Public
Pages
260
Taille
21.5 x 13.5 x 2.2 cm
Poids
305
ISBN-13
9782234078994

Auteur

Livré entre : 24 juillet - 27 juillet
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