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Septentrion - NE

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Note biographique Grand voyageur, journaliste, écrivain, Jean Raspail est l'auteur d'une œuvre littéraire importante. Parmi ses livres les plus célèbres, citonsLe Camp des saints(Robert Laffont, nouvelle édition 2000),Le Jeu du roi(Robert Laffont, nouvelle édition 2001),Sept cavaliers quittèrent la ville...(Robert Laffont, nouvelle édition 2003), etQui se souvient des Hommes...(Robert Laffont, nouvelle édition 2003, prix du livre Inter 1986). ,Présentation Maintenant, ils roulent vers le nord. Ils ont quitté la Ville juste à temps, avant que l'invasion sournoise venue du sud, et dont ils ont été les seuls à percevoir la nature, ne recouvre la cité de son uniformité implacable. Trente-cinq compagnons de hasard qu'un même instinct de liberté a réunis dans cet antique train jaune et or, relique d'une époque glorieuse de l'histoire du Septentrion. Autour de Kandall, de Clara de Hutte et du narrateur Jean Rudeau, il y a des femmes, des enfants, cinq dragons, quatre hussards, deux mécaniciens, un vieux montreur de marionnettes, un prêtre, quelques autres encore. Trente-cinq : les hommes du refus. Ils roulent vers le nord, à travers forêts et steppes. À travers l'espace et le temps qui s'étirent. Un jour, ils comprennent qu'ils sont poursuivis. Qui les poursuit ? Et pourquoi ? Jusqu'à quand brillera au-dessus d'eux l'étoile qui semble les protéger ? Échappe-t-on aux masses humaines, aux milliers de milliers, à la multitude anonyme ? ,Sommaire Si j'en crois d'autres passagers du train, au téléphone, avec parents ou amis vivant dans la capitale, ils n'avaient pas eu plus de succès que moi. Aucun n'était même arrivé à ce genre de précision floue que m'avaient donné les V. Ils avaient plutôt l'impression d'avoir été rejetés d'emblée, expulsés à distance, effacés, interdits de dialogue, au mieux bouclés en quarantaine dans l'attente d'un changement laconiquement promis à Saint-Basile et retardé par l'éloignement de notre ville. Marie Valéra, par exemple, avait appelé sept de ses anciens clients et fidèles amants de passage, jeunes officiers qui avaient tenu garnison à Saint-Basile, gais comme des adolescents et se foutant de tout à la hussarde. Elle n'en était pas revenue, Marie, notre reine, n'obtenant pas deux mots de cinq d'entre eux, tout au moins de leur voix supposée, et s'entendant brièvement promettre par le sixième, sur le ton le plus effroyablement sentencieux, une vie nouvelle régénérée. Après quoi la communication avait été définitivement coupée. Depuis le début de notre cheminement vers le nord, Marie venait chaque soir boire un verre de kvas dans mon compartiment, apportant sa bouteille avec elle. Au jeu de l'île déserte, elle avait choisi dix flacons. Régénérée ! Tu te rends compte ! Me régénérer, moi ! Il y en a un qui a osé me dire ça ! Celui-là, je peux te l'affirmer, c'était le plus cochon de tous ! Et je n'ai pas pu ajouter un mot, il m'avait raccroché au nez. J'ai mieux aimé le dernier. Il m'a dit seulement : " Fous le camp de ma vie, putain ! " Et c'est ce que je fais, putain ! Je fous le camp ! Il ne croyait pas si bien dire et au moins avait-il l'air en colère, avec quelque chose comme le vrai son de sa voix... Encore un converti imparfait qui n'avait pas tout à fait étouffé l'âme du vieil homme éternel. À mon dérisoire tableau de chasse téléphoné, il m'était arrivé d'en piéger un ou deux. D'autres que moi, au bout du fil, avaient pêché leur fils ou leur fille, étudiants dans la capitale, lesquels avaient éclaté en sanglots, disant qu'ils ne comprenaient pas, qu'ils n'avaient pas voulucela, bredouillement vite interrompu par un voisinage attentif et opaque qui ne laissait rien passer. Puis avaient disparu dans la trappe du silence ces rares originaux réfractaires. Affaire de quelques heures. Contagion foudroyante de cervelle à cervelle, tous les anticorps rongés depuis longtemps du haut en bas de la société réduite à l'état d'apparence, de coque pourrie, de cuirasse corrodée par des dentelles de rouille. Osmose de tous les cancers tapis au cœur de chacun et galopant soudain à travers les pulsions épuisées du vieux monde comme ces légions invisibles de rats, porteuses des antiques pestes noires, qui peuplaient jadis de charniers nos villes et nos campagnes. À un tout petit nombre d'entre nous, comme à moi-même téléphonant de Saint-Basile aux V., dans la capitale – mais cela ne nous servit à rien –, il fut donné d'approcher la vérité. Tout au moins d'en apercevoir une lueur fulgurante et douloureuse, une sorte de rayon de la mort. Ceux-là entendirent des voix d'enfants, comme celle du jeune Stéphane V., sourdre à travers la conversation et la stériliser d'un coup. Ailleurs, c'était une femme qui imposait silence à son mari, ou un père à son fils, ce dernier cas plus rare, ou encore un inconnu vaguement familier qui venait prendre la place de l'ami auquel on voulait parler. Partout, une étrange autorité toute-puissante se glissait dans les familles, au sein de chaque cellule sociale, et tous s'inclinaient aussitôt dans l'espèce de bonheur lâche d'une soumission consentie, d'un acquiescement à l'inévitable. Je sais ce que cela me rappelait. Je suis journaliste, j'oublie moins vite que d'autres. Au temps de ma jeunesse, tant de pays, sur divers continents, s'étaient enfoncés de cette façon dans la nuit aveuglante des systèmes régénérateurs, chacun y devenant à la fois dictateur et esclave, double nature de l'homme nouveau. Cela n'avait pas toujours été sans mal. On avait vu des nations vêtues de noir s'amputer, pour aller plus vite, d'un tiers de leur population, membre pourri et sacrifié au sauvetage du corps pur. D'autres pays procédaient différemment, sous des drapeaux et des idéologies d'apparence quelquefois contraire, mais avec une seule méthode éprouvée : autopersuasion par contagion. Tels étaient le poids et la force de l'irradiant cerveau collectif qu'il devenait humainement impossible de penserautrement. Et si certains rechignaient à s'y faire, d'autres se chargeaient de leur arracher le cœur pour leur ouvrir les yeux, choisis ou plutôt volontaires spontanés, parmi les proches, les parents, les amis, les voisins, les confrères, les collègues, les chefs ou les subordonnés, implacables légions. Il en sortait de partout, jusque dans chaque famille, du fond même des lits conjugaux, du tabernacle des églises ou de la tablée quotidienne des petits bistrots de l'amitié. Plus n'était besoin de prisons, d'asiles de redressement, de camps de régénération ou de stimulation collective. À la fin, chacun se jugeait soi-même selon le code unique sans plus solliciter la vigilance des autres, se déclarait coupable et s'enfermait dans sa propre prison intérieure, le cœur et l'âme transformés en cachot nu et lisse d'où le prisonnier volontaire sortait définitivement métamorphosé. Ainsi avaient péri, de nation en nation, le goût de la singularité, la soif des différences fondamentales et jusqu'à la merveilleuse haine qu'engendraient naguère nos bienfaisantes inégalités divines. Quelles que fussent sa race, sa culture et ses origines, le même type d'homme peuplait désormais les deux tiers de la planète, et le plus effrayant c'est qu'il semblait satisfait ! Là n'était pas mon propos de simple historiographe – et le train de Kandall s'éloigne justement pour fuir ce qui est – mais je l'ai mentionné en passant, comme une simple remarque, d'autant plus maladroitement que dans nos pays préservés, et parmi eux la principauté, nous n'avions tiré aucune conséquence de ce phénomène qui nous crevait les yeux, de l'autre côté de nos frontières. Par centaines de millions, s'imposait autour de nous l'image unique de l'homme nouveau et nous la considérions tout bonnement commenormale! sans doute le mimétisme épidémique avait-il déjà ravagé secrètement tous nos modes de pensée, prêt d'exploser au terme de l'incubation mais encore ignoré de nos cerveaux malades, pour qu'ainsi nous n'ayons pas été capables de reconnaître chez les autres le mal qui allait nous emporter. L'armée des rats campait déjà chez nous, en chacun d'entre nous, subtilement camouflée. Je ne vois pas d'autre explication. J'en fus témoin à Saint-Basile-du-Septentrion, aux bornes de notre monde. Afficher moinsAfficher plus

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Note biographique Grand voyageur, journaliste, écrivain, Jean Raspail est l'auteur d'une œuvre littéraire importante. Parmi ses livres les plus célèbres, citonsLe Camp des saints(Robert Laffont, nouvelle édition 2000),Le Jeu du roi(Robert Laffont, nouvelle édition 2001),Sept cavaliers quittèrent la ville...(Robert Laffont, nouvelle édition 2003), etQui se souvient des Hommes...(Robert Laffont, nouvelle édition 2003, prix du livre Inter 1986). ,Présentation Maintenant, ils roulent vers le nord. Ils ont quitté la Ville juste à temps, avant que l'invasion sournoise venue du sud, et dont ils ont été les seuls à percevoir la nature, ne recouvre la cité de son uniformité implacable. Trente-cinq compagnons de hasard qu'un même instinct de liberté a réunis dans cet antique train jaune et or, relique d'une époque glorieuse de l'histoire du Septentrion. Autour de Kandall, de Clara de Hutte et du narrateur Jean Rudeau, il y a des femmes, des enfants, cinq dragons, quatre hussards, deux mécaniciens, un vieux montreur de marionnettes, un prêtre, quelques autres encore. Trente-cinq : les hommes du refus. Ils roulent vers le nord, à travers forêts et steppes. À travers l'espace et le temps qui s'étirent. Un jour, ils comprennent qu'ils sont poursuivis. Qui les poursuit ? Et pourquoi ? Jusqu'à quand brillera au-dessus d'eux l'étoile qui semble les protéger ? Échappe-t-on aux masses humaines, aux milliers de milliers, à la multitude anonyme ? ,Sommaire Si j'en crois d'autres passagers du train, au téléphone, avec parents ou amis vivant dans la capitale, ils n'avaient pas eu plus de succès que moi. Aucun n'était même arrivé à ce genre de précision floue que m'avaient donné les V. Ils avaient plutôt l'impression d'avoir été rejetés d'emblée, expulsés à distance, effacés, interdits de dialogue, au mieux bouclés en quarantaine dans l'attente d'un changement laconiquement promis à Saint-Basile et retardé par l'éloignement de notre ville. Marie Valéra, par exemple, avait appelé sept de ses anciens clients et fidèles amants de passage, jeunes officiers qui avaient tenu garnison à Saint-Basile, gais comme des adolescents et se foutant de tout à la hussarde. Elle n'en était pas revenue, Marie, notre reine, n'obtenant pas deux mots de cinq d'entre eux, tout au moins de leur voix supposée, et s'entendant brièvement promettre par le sixième, sur le ton le plus effroyablement sentencieux, une vie nouvelle régénérée. Après quoi la communication avait été définitivement coupée. Depuis le début de notre cheminement vers le nord, Marie venait chaque soir boire un verre de kvas dans mon compartiment, apportant sa bouteille avec elle. Au jeu de l'île déserte, elle avait choisi dix flacons. Régénérée ! Tu te rends compte ! Me régénérer, moi ! Il y en a un qui a osé me dire ça ! Celui-là, je peux te l'affirmer, c'était le plus cochon de tous ! Et je n'ai pas pu ajouter un mot, il m'avait raccroché au nez. J'ai mieux aimé le dernier. Il m'a dit seulement : " Fous le camp de ma vie, putain ! " Et c'est ce que je fais, putain ! Je fous le camp ! Il ne croyait pas si bien dire et au moins avait-il l'air en colère, avec quelque chose comme le vrai son de sa voix... Encore un converti imparfait qui n'avait pas tout à fait étouffé l'âme du vieil homme éternel. À mon dérisoire tableau de chasse téléphoné, il m'était arrivé d'en piéger un ou deux. D'autres que moi, au bout du fil, avaient pêché leur fils ou leur fille, étudiants dans la capitale, lesquels avaient éclaté en sanglots, disant qu'ils ne comprenaient pas, qu'ils n'avaient pas voulucela, bredouillement vite interrompu par un voisinage attentif et opaque qui ne laissait rien passer. Puis avaient disparu dans la trappe du silence ces rares originaux réfractaires. Affaire de quelques heures. Contagion foudroyante de cervelle à cervelle, tous les anticorps rongés depuis longtemps du haut en bas de la société réduite à l'état d'apparence, de coque pourrie, de cuirasse corrodée par des dentelles de rouille. Osmose de tous les cancers tapis au cœur de chacun et galopant soudain à travers les pulsions épuisées du vieux monde comme ces légions invisibles de rats, porteuses des antiques pestes noires, qui peuplaient jadis de charniers nos villes et nos campagnes. À un tout petit nombre d'entre nous, comme à moi-même téléphonant de Saint-Basile aux V., dans la capitale – mais cela ne nous servit à rien –, il fut donné d'approcher la vérité. Tout au moins d'en apercevoir une lueur fulgurante et douloureuse, une sorte de rayon de la mort. Ceux-là entendirent des voix d'enfants, comme celle du jeune Stéphane V., sourdre à travers la conversation et la stériliser d'un coup. Ailleurs, c'était une femme qui imposait silence à son mari, ou un père à son fils, ce dernier cas plus rare, ou encore un inconnu vaguement familier qui venait prendre la place de l'ami auquel on voulait parler. Partout, une étrange autorité toute-puissante se glissait dans les familles, au sein de chaque cellule sociale, et tous s'inclinaient aussitôt dans l'espèce de bonheur lâche d'une soumission consentie, d'un acquiescement à l'inévitable. Je sais ce que cela me rappelait. Je suis journaliste, j'oublie moins vite que d'autres. Au temps de ma jeunesse, tant de pays, sur divers continents, s'étaient enfoncés de cette façon dans la nuit aveuglante des systèmes régénérateurs, chacun y devenant à la fois dictateur et esclave, double nature de l'homme nouveau. Cela n'avait pas toujours été sans mal. On avait vu des nations vêtues de noir s'amputer, pour aller plus vite, d'un tiers de leur population, membre pourri et sacrifié au sauvetage du corps pur. D'autres pays procédaient différemment, sous des drapeaux et des idéologies d'apparence quelquefois contraire, mais avec une seule méthode éprouvée : autopersuasion par contagion. Tels étaient le poids et la force de l'irradiant cerveau collectif qu'il devenait humainement impossible de penserautrement. Et si certains rechignaient à s'y faire, d'autres se chargeaient de leur arracher le cœur pour leur ouvrir les yeux, choisis ou plutôt volontaires spontanés, parmi les proches, les parents, les amis, les voisins, les confrères, les collègues, les chefs ou les subordonnés, implacables légions. Il en sortait de partout, jusque dans chaque famille, du fond même des lits conjugaux, du tabernacle des églises ou de la tablée quotidienne des petits bistrots de l'amitié. Plus n'était besoin de prisons, d'asiles de redressement, de camps de régénération ou de stimulation collective. À la fin, chacun se jugeait soi-même selon le code unique sans plus solliciter la vigilance des autres, se déclarait coupable et s'enfermait dans sa propre prison intérieure, le cœur et l'âme transformés en cachot nu et lisse d'où le prisonnier volontaire sortait définitivement métamorphosé. Ainsi avaient péri, de nation en nation, le goût de la singularité, la soif des différences fondamentales et jusqu'à la merveilleuse haine qu'engendraient naguère nos bienfaisantes inégalités divines. Quelles que fussent sa race, sa culture et ses origines, le même type d'homme peuplait désormais les deux tiers de la planète, et le plus effrayant c'est qu'il semblait satisfait ! Là n'était pas mon propos de simple historiographe – et le train de Kandall s'éloigne justement pour fuir ce qui est – mais je l'ai mentionné en passant, comme une simple remarque, d'autant plus maladroitement que dans nos pays préservés, et parmi eux la principauté, nous n'avions tiré aucune conséquence de ce phénomène qui nous crevait les yeux, de l'autre côté de nos frontières. Par centaines de millions, s'imposait autour de nous l'image unique de l'homme nouveau et nous la considérions tout bonnement commenormale! sans doute le mimétisme épidémique avait-il déjà ravagé secrètement tous nos modes de pensée, prêt d'exploser au terme de l'incubation mais encore ignoré de nos cerveaux malades, pour qu'ainsi nous n'ayons pas été capables de reconnaître chez les autres le mal qui allait nous emporter. L'armée des rats campait déjà chez nous, en chacun d'entre nous, subtilement camouflée. Je ne vois pas d'autre explication. J'en fus témoin à Saint-Basile-du-Septentrion, aux bornes de notre monde. Afficher moinsAfficher plus

Détails du livre

Titre complet
Septentrion
Format
Grand Format
Publication
04 octobre 2007
Audience
Adulte - Grand Public
Pages
402
Taille
21.8 x 13.9 x 2.9 cm
Poids
400
ISBN-13
9782221108659
Livré entre : 14 juin - 19 juin
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